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Actualité d'Aristote
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Chers lecteurs,
Pour bien commencer l'année 2009 que l'on nous annonce plutôt rude, je me propose de prendre quelques distances sur l'impérieuse réalité en philosophant un peu. Dans mon dernier article, Systémique, gouvernance et éthique[1], et certains d'entre vous de se sont demandé ce que j'entendais par le mot éthique et par l'expression bien vivre ensemble. Notez que mon cabinet se nomme Organon, justement en référence à l'œuvre logique d'Aristote. C'est un auteur fondamental pour l'histoire des sciences du langage et pour comprendre les problèmes de la communication. Alors, quelle est cette vision aristotélicienne de l'éthique ?
En premier lieu, et pour éviter toutes confusions, posons que morale et éthique sont synonymes. Les deux mots réfèrent à une même notion. En latin "mores", est communément traduit par "mœurs"; en grec, "éthos" par "comportement" ou "mœurs" également. Certains philosophes contemporains font de subtiles distinctions conceptuelles entre éthique et morale, mais aux fins de produire des théories assez tortueuses que l'on n'examinera pas ici.
L'éthique n'est pas constituée par Aristote en science particulière. Il pose la distinction bien connu entre la praxis, et theoria. Cette démarcation est en fait une critique profonde de l'idéalisme de Platon. Pour Aristote le Souverain Bien consiste à savoir bien vivre ensemble. L'éthique comme art de "bien vivre ensemble" implique de suivre des règles communes basées sur le respect de l'autre, c'est le but que cherchera à atteindre le philosophe s'il est vertueux. Cette vertu est une force politique au sens large, mais elle n'est pas accessible par la voie des idées. Selon la définition célèbre du livre II : "la vertu est une disposition acquise par la volonté, consistant dans un juste milieu relatif à nous, lequel est déterminé par la droite règle et tel que le déterminerait un homme prudent" (1106 b 36). Il y a là une indication utile pour le manager averti des problèmes de gestion des ressources humaines.
Aristote est un réaliste, il voit le bonheur (conquête du Souverain Bien) comme une chose concrète et qui se conquiert par la volonté et la discipline de l'individu qui souhaite vivre en harmonie avec ses semblables. Les élucubrations de Socrate et des stoïciens affirmant que le sage est heureux sous la torture lui paraissent absurdes.[2] Cette critique de l'idéalisme se transmettra dans la tradition chrétienne occidentale, par Thomas d'Aquin d'abord, mais aussi à la Renaissance par Montaigne. Le Maire de Bordeaux, quoique parfois critique à l'égard des aristotéliciens et des scholastiques avait une bonne connaissance de l'homme qui enseignait en marchant. Cette vision réaliste se transmettra à travers l'enseignement des jésuites et dans la littérature jusqu'à l'âge classique avec La Bruyère, Corneille et peut-être La Rochefoucauld.
Le domaine "pratique" est action. En ce sens, l'éthique en tant que pratique se rapproche évidemment de la politique. L'Éthique à Nicomaque se présente donc explicitement comme un "traité de politique". Le politique implique un comportement marqué par la prudence (phronèsis) qui engendre une forme humaine de bonheur qu'est la paix sociale que l'on obtient par des mœurs correctement réglées.
On a beaucoup parlé ces derniers temps d'une politique de civilisation. Il se trouve qu'Aristote joue un rôle primordial dans la construction de notre culture européenne. Le christianisme s'en réclame clairement et sa philosophie demeure propre à éclairer l'action des managers d'aujourd'hui, pour peu qu'ils cherchent à développer une vision globale et cohérente de leur entreprise et de la manière de la gérer dans l'harmonie et vers le succès.
Aristote reste donc moderne, car la morale d'Aristote a largement alimenté la philosophie politique du XXème siècle.[3]
Je vous souhaite une bonne année 2009, pleine de vertu et de prudence (phronèsis)
[2] Mais attention il existerait bien une vertu intellectuelle spéculative, étrangère à l'action et supérieure à elle. Aristote croit en une "sophia" qui transcende le monde pratique. Cependant, l'idéal contemplatif aristotélicien est différent de celui de Platon. [3] Citons entre autres : Heidegger, Hannah Arendt, Hans Jonas… Arendt notamment, qui a fortement contribué au renouveau de la pensée politique, a fait d'Aristote une référence obligée pour ceux qui ont creusé son sillon.
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