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feuille Systémique, gouvernance et éthique
En ces temps de crise, la raison semble en état de sidération et nos grands analystes bafouillent un peu devant l’histoire. Les théories économiques et financières, mathématiquement très sophistiquées ainsi que les pronostiques des experts semblent frappés d’inconsistance et les esprits semblent bien embrouillés. Le jeudi 23 octobre, à Washington Alan Greenspan a fait part de son "grand désarroi" devant la Commission chargée du contrôle de l'action gouvernementale. L'ancien président de la Réserve fédérale américaine (Fed) a admis que la crise actuelle remettait en cause la supériorité d'un système, celui du "free market" auquel il avait toujours cru. "Oui, j'ai trouvé une faille. Je ne sais pas à quel point elle est significative ou durable, mais cela m'a plongé dans un grand désarroi."  Le président de la commission, Henry Waxman, enfonce le clou et paraphrase l’aveu : "En d'autres termes, vous trouvez que votre vision du monde, votre idéologie, n'était pas la bonne, ne fonctionnait pas ?" "Absolument, exactement, a répondu Greenspan. C'est précisément la raison pour laquelle je suis choqué, parce que cela faisait quarante ans et même plus que de façon très évidente cela fonctionnait exceptionnellement bien." 

Alors, les marchés libres et concurrentiels ne constitueraient plus la meilleure façon d'organiser les économies ? Comment va-t-on s’y prendre face à une crise que l’on qualifie de systémique ? Comment va-t-on pouvoir faire des choix si la complexité des systèmes économiques rend le réel illisible ? Est-il encore possible de s’orienter et de prendre les bonnes décisions ? Pour l’instant la raison et l’action semblent en suspension et le scepticisme règne devant la conversion de l’ex-Pape de la Fed. Tel Hamlet, à la fin son monologue célèbre, nous pouvons nous écrier : " La raison fait de nous des lâches. " Mais devant cet océan de trouble, peut-être vaut–il mieux nous écarter des théories trop sophistiquées et faire marcher ce que Blaise Pascal appel l’esprit de finesse et notre courage. 

De la systémique
Souvent, les consultants et les experts placent leurs conseils sous l'autorité de la "systémique." Ils nous encouragent à revisiter ce courant intellectuel en offrant sous diverses formulations la définition suivante : "Un système est un ensemble d'éléments en interaction dans la poursuite d'un ou plusieurs objectifs." Cette définition frappe par sa connotation très déterministe. On sous-entend par là qu'un système a son intelligence propre et défend des intérêts collectifs. Le marché est couramment décrit ainsi : " les marchés libres et concurrentiels sont la meilleure façon d'organiser les économies. " Les marchés poursuivraient un ou des buts en dehors des "individus" (éléments distinguables) qui composent cette organisation/système. Ces phénomènes d'autorégulation s'observent, paraît-il, dans la physique, la chimie et les sciences du vivant. De là, on extrapole ce modèle au plan des structures sociales. Est-ce à dire que les lois des sciences dites "dures" sont transposables aux sciences humaines ? Cela reste à prouver. Pourtant, cette transposition illustre assez la fascination que les sciences dures exercent sur les économistes. 

Des trentenaires, de la fractalité et de l'esprit de finesse
Si les systèmes gouvernent les individus vers un but collectif, il se peut néanmoins que des comportements individuels agissent aussi sur les systèmes. Très souvent, j'entends des dirigeants d'entreprise qui regrettent le peu de sens collectif de leurs collaborateurs. Les "trentenaires" sont en particulier visés. Le trentenaire est individualiste, un peu désabusé, très exigeant envers l'entreprise, difficile à motiver et volage. Il n'est pas fidèle au système, il doute des ses valeurs. Cette génération agit comme si elle voyait le système-entreprise comme un ensemble d'éléments indépendants à la poursuite d'objectifs concurrentiels et contradictoires : un chaos, descriptible par la théorie fractale[i] qui est un casse-tête pour les mathématiciens les plus chevronnés. Ce genre de théories est impossible à aborder pour la plupart d'entre nous et les applications pratiques sont sujettes à caution. Pour paraphraser Blaise Pascal, on peut dire que la gouvernance de l’entreprise requiert autant d'esprit de finesse[ii] que d'esprit de géométrie. L'allégorie des trentenaires doit donc être abordée comme un conte, "un roman" économique. Les élucubrations théoriques trop complexes ne peuvent pas traiter efficacement une trop grande quantité d'informations et les réductions théoriques nuisent à la compréhension des phénomènes.  

Des cygnes noirs
La théorie du Cygne noir, avancée par Nassim Nicholas Taleb, essayiste, philosophe, économiste et aussi ex-trader à Wall Street, renvoie à l’allégorie du "cygne noir."

Pendant des siècles, les européens étaient convaincus que tous les cygnes étaient blancs. Jusqu’au jour où l'on a découvert, en Australie, le premier cygne noir (17ème siècle). Le livre de Taleb, "Le cygne noir" cherche à comprendre le rapport que nous entretenons aux événements imprévisibles. Chercher pourtant à prévoir l'imprévisible est un paradoxe logique, certes, mais cela ne veut pas dire pour autant que toute prédiction est frappée d'impertinence. Ce que l'on appelle les leçons de l'histoire est très relatif, car il semble que nous soyons enclins malgré ces leçons à répéter nos erreurs. Il y a de la logique dans nos obstinations coupables. Comme disaient les experts parlant de la crise qui s'annonçait depuis le printemps 2007 : "Nous ne sommes plus en 1929, nous avons tiré les leçons de l'histoire et nous avons des mécanismes de correction..." Avant Nassim Nicholas Taleb, Karl Popper avait posé pareille question sur les limites de la logique de l'induction.[iii] Sa critique montre assez bien que l'on apprend peu du passé (Karl Popper prend précisément cet exemple du cygne noir pour illustrer son propos). Nous savons tous qu'un événement imprévisible peut avoir un impact énorme. C'est pourquoi notre raison s'acharne à l'impossible : prévoir ce qu'elle ne peut pas calculer. La logique y étant impuissante, nous essayons de tirer des conclusions de l'expérience (l'histoire).[iv] Toutefois, si l'on se baigne dans le même fleuve, ce n'est jamais dans la même eau. 

Du structuralisme comme inspirateur de la systémique
Certes, la systémique ne se réduit pas à une systématique, mais son formalisme analytique nous éloigne d'une compréhension pratique de la réalité. Il est impossible au marin de définir mathématiquement ce que sont les Abers, mais il sait combien cette côte fragmentée est dangereuse. Le "structuralisme" préparait déjà l'avènement de la systémique en ce qu'il mettait l'accent sur la complexité des phénomènes. Ce modèle, inventé par le père de la linguistique, Ferdinand de Saussure[v], s'est étendu progressivement à d'autres disciplines, notamment les sciences sociales. Aujourd'hui, sa définition varie d'une discipline à l'autre mais le fond reste le même. D'une manière générale, on dit que la structure possède une organisation logique implicite, un fondement objectif qui n’est pas forcément conscient, cette structure/système semble suivre une fin.[vi] Notre esprit a tendance à fonctionner selon un schéma causal très réducteur qui voit les phénomènes comme des suites de causes et de conséquences fonctionnant dans la linéarité. Notre système de connaissances s'organise selon cette logique d'enchaînement rectiligne en écartant ce qui contredit les certitudes dont nous avons besoin pour agir au quotidien. Mais parfois un événement vient brutalement contredire nos croyances. La vie n'est pas un process industriel, ce n'est pas une simple mécanique et l'homme n'est pas une forme élaborée de machine, comme on le croyait encore au XVIIIe siècle. Le structuralisme s'inscrit en rupture avec cette vision mécanique et linéaire du monde, il marque une rupture épistémologique. Il a engendré une génération d'intellectuels français de réputation mondiale[vii]. Les études sur le langage (communication) ont fait faire un bon énorme à notre civilisation, elles jouent à l’évidence un rôle crucial dans le développement de l’économie moderne. Dans ce contexte, la systémique apparaît comme un "bricolage" pluridisciplinaire à l’usage de profanes éclairés, mais occupe un statut marginal dans le monde scientifique et universitaire.[viii]  

De l’éthique
Les théories sociales n'ont évidement pas la consistance épistémologique des sciences dures et ce qui s’applique à la systémique s’applique aussi à l’économie. Ces disciplines intellectuelles sont en grande partie soumises à l'herméneutique. Pour autant, leur utilité n'a pas à être remise en cause. Dans un monde qui met la liberté individuelle (démocratie) au-dessus de tout, il faut savoir penser les phénomènes sociaux comme une collection de comportements individuels. Pour les harmoniser le mieux possible (projet éthique), il faut conduire les individus vers une autonomie responsable par une approche éducative, il faut savoir les éclairer sur leur place et leur rôle dans la collectivité. Si nos systèmes sociaux sont indifférents au rôle des individus, ils écrasent le besoin de liberté.[ix] Les démocraties libérales insistent sur la liberté individuelle mais leur système éducatif a encore des difficultés à bâtir des individus à la fois libres et responsables. Pour que notre système libéral survive, il lui faut redéfinir une éthique librement consentie ! L'éthique est une affaire de groupe, c'est un ensemble de valeurs et d'objectifs partagés en conscience. Une éthique se construit dialectiquement et reste relative à un milieu et une époque donnée. Elle se passe de toute injonction morale, elle est parfaitement agnostique, mais les croyants ne peuvent s'en passer. L'éthique est un système de conventions qui rassemble, ce n'est pas un ordre moral venant du grand frère ou d’un quelconque surmoi. L'éthique, c'est l'intelligence de l'Homme, car elle est garante de sa survie et son développement. L'homme est un individu grégaire qui s'attache aux autres hommes par le langage. C'est le dialogue et la dialectique qui permettent de prendre conscience de la valeur constructive des contradictions dans l’univers démocratique. Cette conception du bien commun nous vient de nos racines grecques (Aristote) et romaines, et le christianisme les a véhiculées jusqu'à nous.[x] L'éthique est la vertu dont les hommes ne peuvent se passer pour bien vivre ensemble. Il est urgent de s'en souvenir et de faire un retour sur les savoirs qui fondent notre système social. Les humanités sont loin des boutiques qui vantent et vendent des outils inappropriés à leur objet. Le dirigeant doit se plonger dans le fleuve qui fait l’honnête homme, au sens classique de l'expression, mais dans l'eau du 21ème siècle.


[i] Le concept de fractalité est introduit en 1975 par Benoît Mandelbrot, mathématicien français. Le terme fractal est forgé à partir du latin fractus (du verbe frangere, signifiant "briser"). La théorie aurait germé dans les Abers du Finistère Nord, dans le cerveau d'un mathématicien français s'interrogeant sur la description possible de cette merveilleuse dentelle de rochers. Faudrait-il voir l'entreprise comme une plage bretonne plutôt que comme un disque dur ?
[ii] "En l’un, les principes sont palpables, mais éloignés de l’usage commun… Mais dans l’esprit de finesse, les principes sont dans l’usage commun et devant les yeux de tout le monde."  Blaise Pascal (Pensées 1671).
[iii] L'induction se propose de chercher des lois générales à partir de l'observation de faits particuliers, sur une base de calcul des probabilités
[iv] Voir Michel de Montaigne, De l'expérience, Essais, chapitre XIII.
[v] Cours de linguistique générale, 1916
[vi] Ludwig Wittgenstein dit que "le langage est une forme de vie."
[vii] Michel Foucault, philosophe et historien; Jacques Derrida philosophe très connu aux USA et même le sociologue Pierre Bourdieu. Tous post-structuralistes ont marqué leur époque.
[viii] Elle est enseignée dans certaines universités, en Amérique du Nord en particulier.
[ix] Voir aussi la vision sociale de Confucius qui revient en force en Chine.
[x] Comme l'a justement exprimé Benoît XVI, notamment lors de son passage en France à la fin de l'été 2008.
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